Le francoprovençal ne serait pas l’arpitan, et autres effets de la passion de la division

Ces jours derniers ont vu fleurir une prose nouvelle, sur le site de l’Institut de la Langue Savoyarde (ILS), signée de son président Pierre Grasset, catégorisée comme « débat », et intitulée « Le francoprovençal n’est pas l’arpitan ».

Nous connaissons bien l’ILS, car ce qui aurait dû être un centre scientifique d’étude de la langue savoisienne, autrement appelée patois, ou arpitan par les autochtones, et « francoprovençal » par les linguistes, a été créé grâce à une subvention défendue par feu Patrice Abeille, indépendantiste savoisien qui eut l’occasion de siéger au conseil régional de la région Rhône-Alpes.

Cet institut n’a jamais réellement répondu aux attentes que ses défenseurs avaient conçues, et aujourd’hui, par la voix de son président, il trahit en profondeur celles de son premier mécène. Car c’est en effet par la bouche de Patrice Abeille, qu’en 2000 est entré le mot arpitan au conseil régional, comme synonyme de francoprovençal.

Voyons un peu quel chemin ce mot à pris, depuis les limbes d’autrefois jusqu’à la pleine lumière d’aujourd’hui.

Marc Bron, président et fondateur de l’Association des Enseignants de Savoyard, est l’un des défenseurs les plus actifs de la langue. En 1999, lors d’un discours au parlement européen de Strasbourg, il déclare à propos du mot francoprovençal: « cette dénomination est malheureuse, car elle laisse un parfum d’inachevé, d’amalgame entre oc et oïl, alors qu’elle n’est ni d’oc, ni d’oïl. Que dirait-on si l’on avait appelé l’occitan le franco-espagnol, le franco-italien ou le franco-corse? Cela n’aurait manifestement pas été sérieux. Cela ne l’est pas d’avantage concernant le savoyard. » Il donne, lors d’une communication à l’Académie de Savoie, une liste de différentes appellations: « savoyard, savoisien, franco-provençal, alpitan ou arpitan. »

L’ILS, abondamment subventionné pour à peu près rien d’autre qu’éditer les livres de Pierre Grasset, a bénéficié depuis des années des subsides de la région Rhône-Alpes. Or cette région Rhône-Alpes utilise depuis à peu près autant d’années une vignette issue du Tintin traduit par l’Aliance Culturèla Arpitana pour illustrer sa page sur les langues régionales. Et la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes utilise le reportage de France 3 intitulé « Tintin en Arpitanie ».
Etonnant pour une région d’utiliser le travail d’une association qui promeut un nom pour une langue qui n’est pas la langue qu’elle entend promouvoir.

Vous trouvez que cette phrase est tordue ? Certes. Mais pas autant que ne le sont les sophismes de Pierre Grasset.

Capture d'écran du site de la région Rhône-Alpes.
Capture d’écran du site de la région Rhône-Alpes.

Pierre Grasset invoque la science dans l’introduction de son article, d’ailleurs catégorisé comme étant un « débat« , mais qui n’offre aucune possibilité matérielle de réponse. Un débat à une personne en quelque sorte. Pierre Grasset était autrefois psychologue, pas philologue, et c’est bien dommage. (Note: les commentaires ont été bloqués pendant quelques semaines, mais il est désormais possible de répondre).

Il faudrait donc, si l’on lit entre ces lignes, que la dénomination d’une langue réponde à des critères « scientifiques », tout comme l’administration d’une région et sa dénomination devraient répondre à des critères froids et techniciens comme cela fût en vigueur avec la région Rhône-Alpes, et aujourd’hui encore avec Auvergne-Rhône-Alpes ?

Reportage de France3.
Le dernier ouvrage de Nicolas Gey dans un reportage de France 3.

Pour notre part nous ne le croyons pas. Nos parents et grands-parents appelaient leur langue le « patois ». Nous, nous ne sommes pas mariés avec la gestion technicienne de l’humain, et lorsque nous sommes arrivés sur le « marché » nous appelions aussi notre langue le « patois ». Sont alors apparu à notre choix différents termes pour dénommer notre langue : francoprovençal, arpitan, burgondian, médio-rhodanien, etc. De tous ces termes, celui qui retenait toute notre aversion était bien sûr francoprovençal. Ni franco, ni provençaux, comment s’identifier à ce terme ? Le choix le moins pire alla à arpitan. Car oui, nous avions besoin de cœur pour nommer la langue du cœur. Et francoprovençal en était dépourvu. Et il l’est toujours. Et pas seulement pour nous, preuve en donnent les statistiques de requêtes de Google, pour 1 requête sur « françal », nous avons 3 requêtes sur « arpitan » : Google Trends.

Dans son article, Pierre Grasset affirme qu’en dehors des Alpes, personne ne serait concerné par l’étymologie et la dénomination d' »arpitan ». Etonnant, surtout quand la Coise, rivière des monts du Lyonnais, prend sa source au pied du But d’Arpin, qu’à l’extrême ouest du domaine, dans les monts du Forez ainsi que dans le mont Pilat, des locuteurs utilisent ce terme, ou encore à l’extrême nord en Franche-Comté un jeune chanteur appelle sa langue avec ce mot. Etonnant encore que des fabricants Gruériens nomment un de leurs fromages « l’Arpitan » ! Et les exemples sont nombreux qui démontrent le manque de documentation d’une telle affirmation.

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Pierre Grasset affirme que personne n’a l’impression de parler une langue de bergers ou de montagnards et qu’il en prend pour preuve l’urbanisation des vallées. C’est faire une double insulte aux locuteurs. En premier lieu à tous ceux qui rattachent affectivement cette langue à leur passé agro-pastoral, et ils sont nombreux. Et en second lieu à tous ces jeunes urbains qui constituent le public principal utilisant le terme « arpitan », et qui eux, ne confondent pas l’étymologie avec le sens d’usage des mots, comme le fait Pierre Grasset. Mais là encore, nous pouvons lui pardonner, il n’est définitivement pas philologue.

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Pierre Grasset prend à témoin l’enquête FORA pour prouver que personne ne se reconnait dans le terme « arpitan », ce que contredisent les statistiques d’usage que nous avons présenté en lien plus haut. La discussion pourrait s’arrêter aux faits que nous présentons, ils se suffisent à eux-mêmes. Mais, poursuivons la complexification du débat initié par Pierre Grasset. Auprès de quel public cette enquête a-t-elle été menée, et l’échantillon interrogé est-il représentatif de la population dans son ensemble ? Pour avoir participé à l’élaboration de ce rapport et à l’enquête associée, nous pouvons affirmer qu’aucune des précautions statistiques d’usage n’ont été respectée lors de ce sondage. Il s’en suit que ce sondage n’a aucune valeur scientifique, et pourtant c’est la science que Pierre Grasset invoque pour justifier ses arguties.

Pierre Grasset conclut que l’arpitan ne pourrait être désigné que par une convention d’ordre linguistique. Mais au nom de quelle règle ? Aucune langue du monde n’est désignée de cette manière. Pas même l’espéranto.

En fait si cette langue devait avoir un nom qui ne devait pas être discutable, ce nom serait le « savoisien« . C’est en effet sous ce terme que cette langue a été nommée pour la première fois par Nicolas Martin, en 1555.

Dans l’article de Pierre Grasset s’en suit une série de références, incomplètes, qui prétendent prouver que « arpitan » n’est reconnu par personne. Nous renverrons simplement le lecteur au site de la région Rhône-Alpes et sa page sur les langues régionales, mais plus simplement à la dernière édition audiographique des Rbiolons et du Centre de Conflans, en partenariat avec Terre d’Empreintes, qui stipule sur sa quatrième de couverture qu’elle « rassemble les passionnés de chanson dans la langue des pays de Savoie : le francoprovençal appelé aussi arpitan ». Nous citerons également la série TV documentaire A l’Espéraz qui utilise principalement le mot arpitan aux côté d’autres synonymes.

Sur la question des graphies, Pierre Grasset mélange visiblement ses intérêts personnels à l’intérêt du bien commun. Après avoir invoqué la science et les scientifiques à tour de bras, c’est le seul sujet sur lequel la science n’a plus grâce à ses yeux ! Dominique Stich est l’auteur d’une graphie normalisée, extrêmement rigoureuse, fruit d’un travail que tout linguiste devrait rêver de pouvoir réaliser un jour dans sa vie, et qui lui a permis d’obtenir le titre de docteur. En termes de graphies ce résultat est le seul vrai travail scientifique offert à l’arpitan à ce jour. Dans le domaine des graphies, un autre travail d’importance a vu le jour, celui du GIT, groupe international de travail, qui s’est efforcé d’offrir aux locuteurs un alphabet phonétique moins contraignant que l’alphabet phonétique international. De ce travail Pierre Grasset ne fait aucune mention, et pourtant c’est bien le seul qui soit le fruit du consensus, ce que n’est pas la graphie de Conflans que prône pourtant Pierre Grasset. Il existe donc deux systèmes unifiés : l’ORB et la graphie du GIT, l’un avec un code de conversion grapho-phonémique par dialecte (tout le monde écrit de la même manière, chacun prononce dans son dialecte), et l’autre avec un code de conversion unique (tout le monde écrit différemment). Ces deux systèmes ne s’opposent pas mais sont absolument complémentaires, comme dans toutes les langues du monde.

« Des excès injustifiables »

C’est ainsi que Pierre Grasset appelle l’usage de synonymes. Le lecteur serait bien avisé de ne plus appeler son automobile une voiture, ni une bagnole, ni une caisse, sans quoi la brigade langagière de la police politique pourrait bien lui tomber dessus, article (de loi) à la clé sur le site de l’Institut de la Langue Surveillée !
Que dire lorsqu’un jeune créateur, édité par les Rbiolons et le Centre de Conflans dans le recueil « Triolet », Nicolas Gey, appelle sa langue l’arpitan publiquement dans ses concerts ? Espérons pour lui que le bras armé de la répression langagière ne soit pas omnipotent, sinon, pour cet excès injustifiable l’exercice d’auto-critique sous Penthotal lui pendrait au nez…

« Des excès injustifiables » c’est également comme ça que nous appelons les méthodes outrancières d’un président qui déshonore son Institut en semant la division dans une « communauté » déjà extrêmement fragile. Le terme « arpitan » a permit d’amener à la langue des centaines, voire des milliers de nouvelles personnes, qu’aucun groupe folklorique n’aurait jamais su toucher. Là encore nous renvoyons le lecteur aux faits, clairement établis à travers les statistiques d’usage du grand public visible sur le site de Google. L’irresponsabilité des semeurs de division, incapables de penser la langue savoisienne sous une bannière multicolore (une raie « patois », une raie « francoprovençal », une raie « arpitan »), sera jugée par l’Histoire, nous n’avons là-dessus absolument aucun doute.

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La linguiste Claudine Brohy, de l’Institut de plurilinguisme de l’Université de Fribourg, note que l’appellation « arpitan » est de plus en plus utilisée.
Panneau à l'entrée du Sentier des Diots en Franche-Comté, nord de l'Arpitanie.
Panneau à l’entrée du Sentier des Diots en Franche-Comté.
L'ouvrage "patois arpitan et chansons de nos grands-pères savoyards". A droite, un article extrait du journal savoyard La Voix des Allobroges.
L’ouvrage « patois arpitan et chansons de nos grands-pères savoyards ». A droite, un article extrait du journal savoyard La Voix des Allobroges.
Lettre d'Alain Berset, ministre de la culture, sur la reconnaissance de l'arpitan.
Lettre d’Alain Berset, ministre de l’intérieur, sur la reconnaissance de l’arpitan.

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